Toute ma vie, j'ai entendu des histoires
sur les expériences de ma mère
lorsqu'elle travaillait pour Pierre
Balmain. En voici quelques-unes que
j'aimerais partager avec vous.
Lorsque Gregory Peck accompagnait sa
femme Véronique, originaire de France,
qui l'avait interviewé
en 1953 à l'époque où
elle était journaliste pour un journal
français, toutes les vendeuses de Pierre
Balmain se précipitaient vers lui et
faisaient un grand tapage pour lui
demander un autographe parce qu'il était
si beau et si populaire en France, et
elles oubliaient complètement sa femme.
Sylviane se souvient avoir offert une
chaise à Véronique Peck pour qu'elle
s'asseye et attende que tout ce
remue-ménage se calme, et elle
s'excusait auprès d'elle, ce à quoi
Madame Peck répondait: "Ne vous
inquiétez pas, j'ai l'habitude. C'est la
même chose partout où nous allons."
Sylviane se souvient avoir croisé un
jour Audrey Hepburn sur les Champs
Elysées alors qu'elles traversaient
l'avenue ensemble. Même chose lorsqu'en
attendant que le feu passe au rouge,
Sylviane a reconnu sur sa droite
Elizabeth Taylor et Richard Burton qui
se rendaient au Fouquet's. Liz Taylor
était une cliente régulière de Pierre
Balmain mais ne venait presque jamais
elle-même. Elle envoyait ses secrétaires
faire des achats et ils payaient
toujours en liquide. Elle ne venait
jamais en été, mais plutôt en février ou
mars, et quand ses secrétaires
venaient, c’était avec leurs chihuahuas
pour faire le tour de la boutique. Ma
mère leur disait: "J'ai exactement ce
que vous voulez pour Madame Burton." En
fait, Monsieur Balmain pensait à
Madame
Burton lorsqu'il a conçu cette robe ou
ce manteau. Je vais vous montrer. Ma mère se souvient leur avoir vendu un
très beau manteau rose pâle, un trois
quarts, avec des broderies dorées et un
chapeau de fourrure à la russe. Elle
disait qu'elle pouvait leur vendre tout
ce qu'elle voulait. Je lui ai demandé:
"Est-ce que c'est vrai que M. Balmain
avait pensé à Liz Taylor? Non, pas
vraiment", a répondu ma mère. "C'était
juste une astuce pour faire des ventes."
Ces histoires sont arrivées aux oreilles
de Pierre Balmain et il riait tellement
des astuces de ma mère pour l'aider à
avoir du succès.
La plupart des vedettes de cinéma se
rendaient directement au 1er étage de la
boutique principale au 44, rue François
1er, pour leurs essayages, mais elles
s'arrêtaient au rez-de-chaussée pour
acheter des parfums, des bijoux, des
foulards en soie et des accessoires, là
où travaillait ma mère, avant d'être
promue à la boutique Balmain de l'hôtel
Hilton.
Parmi les vedettes de cinéma et les
comédiens que ma mère aimait le plus, il
y avait la célèbre actrice italienne des
années 50 et 70, Gina Lollobrigida, qui,
à l'âge de 95 ans, étant frustrée par
les problèmes de son pays, avait décidé
de se présenter comme candidate au Sénat
Italien juste avant son décès il y a
quelques mois. À l'époque, Gina Lollobrigida, avait acheté une douzaine
de foulards en soie à ma mère. Il y
avait aussi le comédien de La Comédie
Française, Jean Piat, qui était un bon
ami de M. Pierre Balmain et de Vivian
Leigh (Autant en emporte le vent) avec
son mari Sir Lawrence Olivier. En
arrivant à la boutique, Vivien Leigh
cherchait ma mère en demandant: "Où est
Sylviane ? Il faut que je vois
Sylviane." Sir Lawrence Olivier boudait
au fond de la boutique parce que ma
mère était tellement occupée à s'occuper
de sa femme, Vivien Leigh, qu'elle ne
faisait pas attention à lui.
Ma mère a toujours eu le don de porter
des chapeaux. M. Balmain l'avait
envoyée en Allemagne pour le
représenter lors d'un défilé spécial de
haute couture. Ce fut son premier et
unique voyage dans ce pays qui avait
tant ravagé son propre pays pendant la
Deuxième Guerre Mondiale durant sa
jeunesse. Elle se souvient avoir été
émerveillée par la visite de la
magnifique cathédrale de Cologne ou
Kohl.
L'EXPÉRIENCE DE MA MÈRE AVEC LA HAUTE COUTURE
Plus tard, ma mère est devenue
Directrice de la boutique de l'hôtel
Hilton, près de la Tour Eiffel. Elle a
obtenu cette promotion parce qu'elle
parlait assez bien l'anglais et qu'elle
avait pris des cours du soir avec
Berlitz, Place de l'Opéra. Je me
souviens bien des histoires qu'elle me
racontait à ce sujet. Pierre Balmain
avait une importante clientèle
américaine car il avait habillé de
nombreuses stars hollywoodiennes dans
les années 50 et 60 pour leurs films, et
il était donc une véritable célébrité
aux États-Unis à l'époque. C'est
pourquoi il avait décidé d'ouvrir une
nouvelle boutique au Hilton et il avait
besoin d'une personne qui avait du
charme et qui serait très convaincante
pour diriger la boutique. Certaines
clientes américaines qui séjournaient au
Hilton faisaient du lèche-vitrine,
entraient, regardaient autour d'elles et
se mettaient à parler à ma mère, en la
complimentant sur son anglais. En guise
de réponse, elle disait: "Merci, mais si
seulement je pouvais parler aussi bien
que mon oncle." Elles lui demandaient alors: "Mais, qui est votre oncle ? "Maurice
Chevalier." Maurice Chevalier était une
vedette de cinéma française très
populaire dans les années 40 et 50 et
qui avait fait carrière aux États-Unis.
Les dames étaient tellement
impressionnées qu'elles revenaient avec
leurs amies et leurs maris pour les
présenter à ma mère. "Il faut que tu
rencontres la nièce de Maurice
Chevalier." Bien sûr, cela a permis à ma
mère de faire gagner beaucoup d'argent à
Pierre Balmain. Un jour, la célèbre
chanteuse française Patachou est entrée
dans la boutique. Elle a
tranquillement
écouté la conversation et, une
fois tout le monde parti, elle a dit:
"Je ne savais pas que mon ami Maurice
avait une nièce ! Il faudra que je le
lui demande." Alors ma mère a expliqué
qu'elle savait bien que son anglais
n’était pas si bon que cela et qu'elle
avait trouvé cette ruse pour faire plus
de ventes à M Balmain. Ma mère a
ajouté: S’il vous plait, ne dites rien
a Maurice. Les Américains sont tellement
impressionnés qu'ils me demandent
presque un autographe !" Patachou s'est
mise à rire et a dit: "Il faudra que je
raconte ça à Maurice, il va bien
rigoler. "
Le même stratagème fonctionnait pour la
clientèle française de ce que nous
appelons la province, c'est-à-dire tout
ce qui est éloigné de Paris et de sa
banlieue. Les médecins, les chirurgiens
et les hommes d'affaires venaient passer
la nuit à l'hôtel Hilton parce que
c’était impressionnant. Quand les femmes
venaient avec leurs maris, ma mère leur
montrait alors les cravates Pierre
Balmain. Elle leur disait: "Vous ne
voulez pas une cravate comme celle de
Gilbert Bécaud ?." Gilbert Bécaud était
un chanteur populaire très connu des
années 60 aux années 80 et il était
célèbre pour ses cravates à pois.
C'était aussi le chanteur préféré de ma
mère et le mien aussi. Les maris
répondaient alors: "Vraiment, Gilbert
Bécaud porte des cravates Balmain ?." Ma
mère répondait: "Bien sûr, il déjeunait
ici l'autre jour, il est passé à la
boutique et a acheté 4 ou 5 cravates."
Et les maris finissaient par acheter une
cravate Pierre Balmain !
Une année, elle eut le privilège de
participer au journal télévisé auprès
de Martine Carole pour la publicité des
cadeaux de Noël de Pierre Balmain.
C’était Monsieur Balmain qui avait
choisi ma mère pour participer à cette
publicité. Martine Carole était une
grande vedette du cinéma français à
l'époque et une cliente régulière de la
maison Pierre Balmain.